Le sens que l'on oublie
Demandez à quelqu'un de décrire la pièce où il se trouve. Il parlera des couleurs, de la lumière, peut-être des bruits. Rarement des odeurs. Pourtant, elles sont là : le bois du parquet, le papier d'un livre, le savon sur les mains, la cuisine d'à côté. Notre nez s'habitue très vite aux odeurs ambiantes et cesse de nous les signaler, sauf quand quelque chose change.
C'est précisément ce silence qui rend l'odorat intéressant pour un exercice d'attention. Les odeurs sont toujours présentes, faciles d'accès, et elles nous ancrent dans l'instant. On ne peut pas sentir le passé ou l'avenir : on sent maintenant.
Une parente de la pleine conscience
La pleine conscience, telle qu'elle s'est diffusée en Occident depuis les années 1980, consiste à porter attention à l'expérience présente, sans la juger. On l'exerce souvent avec la respiration, les sensations du corps, les sons. La méditation olfactive applique le même principe à l'odorat.
Il ne s'agit ni de reconnaître une odeur pour briller en société, ni d'atteindre un état particulier. Simplement de remarquer ce qui se passe : l'odeur elle-même, ses nuances, la façon dont elle évolue, les souvenirs ou les images qu'elle fait surgir, puis de revenir doucement à la sensation.
Choisir ses odeurs du quotidien
Nul besoin de flacons ni de matériel. Votre cuisine et votre jardin, ou même votre rue, offrent tout ce qu'il faut. Quelques idées :
- Le café, en grains, moulu ou fraîchement passé. Ses notes changent selon le moment : grillées dans le paquet, plus rondes dans la tasse.
- Les agrumes. Grattez légèrement la peau d'une orange, d'un citron ou d'une clémentine avec l'ongle, et sentez le zeste.
- Les herbes aromatiques. Froissez entre les doigts une feuille de menthe, de basilic, de romarin ou de thym. L'odeur libérée diffère de celle de la plante intacte.
- Les épices. Un bâton de cannelle, une gousse de cardamome écrasée, un clou de girofle.
- Le pain, à la sortie du four ou simplement en ouvrant le sac.
- La pluie. Ouvrez la fenêtre après une averse, ou sortez sur le pas de la porte. Cette odeur de terre mouillée porte même un nom, le pétrichor.
- Un livre, un pull en laine, une pomme. Des objets familiers dont on ne connaît jamais vraiment l'odeur.
Les produits de saison sont de bons compagnons pour cet exercice. Coings, pommes, châtaignes, clémentines : l'automne en regorge, comme on le voit dans notre assiette d'automne et d'hiver.
Pratiquer cinq minutes
Voici une façon simple de procéder. Adaptez-la librement.
Installez-vous. Asseyez-vous confortablement, dans un endroit calme, l'odeur choisie à portée de main. Si possible, aérez la pièce avant de commencer, pour que les autres odeurs ne se mélangent pas à celle que vous allez observer.
Revenez au souffle. Fermez les yeux et respirez normalement par le nez pendant une minute. Remarquez simplement l'air qui entre, plus frais, et celui qui sort, plus tiède. Vous pouvez ralentir un peu le rythme, à la manière de la cohérence cardiaque, sans forcer.
Approchez l'odeur. Portez lentement l'aliment ou l'objet vers votre nez, sans le coller. Inspirez doucement, par petites bouffées, comme le font les parfumeurs. Les longues inspirations saturent vite le nez.
Observez. Qu'est-ce que vous sentez en premier ? Est-ce que l'odeur est piquante, ronde, sèche, humide, chaude, fraîche ? Change-t-elle au bout de quelques secondes ? Inutile de trouver des mots justes : laissez venir les impressions.
Accueillez ce qui vient. Un souvenir, une couleur, un lieu, une personne peuvent surgir. C'est fréquent, car les odeurs sont étroitement liées à la mémoire. Remarquez-le, puis revenez à la sensation olfactive. Si votre esprit part ailleurs, vers votre liste de courses ou vos courriels, ramenez-le gentiment, sans vous le reprocher.
Éloignez l'odeur. Posez l'objet, respirez quelques fois l'air de la pièce et observez ce qui reste. Une trace subsiste souvent quelques instants. Puis ouvrez les yeux.
Cinq minutes suffisent. Avec l'habitude, vous pourrez le faire en deux, debout dans votre cuisine en attendant que l'eau chauffe.
Quelques variantes
- Le jeu des deux odeurs. Comparez deux variétés proches : deux sortes de pommes, deux thés, un citron et une orange. Les différences apparaissent peu à peu.
- La marche olfactive. Lors d'une promenade, arrêtez-vous trois ou quatre fois pour remarquer ce que vous sentez : une haie, un marché, une boulangerie, un sous-bois.
- Le carnet. Notez après chaque séance l'odeur choisie et trois ou quatre mots. Au fil des semaines, votre vocabulaire s'enrichit.
Quelques précautions
Privilégiez des odeurs simples et naturelles. Si vous souhaitez utiliser une huile essentielle, sentez-la au bouchon, sans l'appliquer sur la peau ni la respirer de près pendant longtemps, et tenez compte des précautions qui s'imposent avec ces produits concentrés. Évitez cet exercice avec des produits ménagers, des solvants ou tout ce qui pourrait irriter les voies respiratoires.
Si vous remarquez en pratiquant que votre odorat semble diminué ou modifié depuis un moment, parlez-en à votre médecin. Le site du CNRS consacré aux recherches sur l'olfaction présente bien la physiologie de l'odorat pour qui veut comprendre ce qui se joue derrière l'exercice.
Ce rendez-vous avec une odeur ne promet rien d'autre qu'un moment d'attention. Une tasse de café qu'on sent vraiment, pour une fois, avant de la boire.